Un récit poignant par René Leick

En juillet 1944, une soixantaine de mineurs de La Machine est envoyée à Nevers pour y fouiller les quartiers bombardés. L'un d'entre eux, René Leick, se souvient.

Le 16 juillet 1944, vers 1 h 30, une formation d'avions a commencé un bombardement d'une grande violence sur les voies de triage de la gare de Nevers... Trois quart d'heure durant, le bombardement ne cesse de sévir, mais l'immense majorité des bombes étaient à retardement...

A une quarantaine de kilomètres de là, en terre machinoise, la Résistance sabote la machine d'extraction, sur le carreau du Puits des Minimes, ainsi que le ventilateur du Puits Sainte-Barbe et le transformateur du Pré-Charpin. Face à un telle situation et sans travail, les mineurs sont donc disponibles et sous ordre du préfet. Soixante d'entre eux prennent ainsi la direction de la cité ducale, pour le déblaiement de l'après-bombardement.

René LeickParmi eux, un jeune homme de 26 ans, René Leick, est réquisitionné. A douze et demi, il faisait déjà ses premières armes dans l'agriculture et, à l'âge de seize ans, il devenait mineur. Soixante ans après, René Leick, 86 ans le 6 octobre prochain, se remémore cet été 44, aux côtés de son épouse, 83 ans. « A l'époque, j'habitais à la cité Sainte-Marie. Tôt dans la matinée, on est venu me chercher pour que je me rende dans la cour des bureaux de la mine, pour finalement partir à Nevers, faire face à ce fameux bombardement », se souvient René Leick comme si c'était hier, avec des images gravées à jamais.
« Au départ, il y avait eu des petits bombardements. Avant d'arriver sur les lieux, le danger guettait avec plusieurs barrages, dont ceux situés vers les châteaux de la Guédine et de Rozière, avec des patrouilles allemandes qui voyaient des terroristes partout

Une fois sur place, il fournira, comme tous les mineurs et sans défaillance, un travail périlleux. « C'était un travail colossal. Comme nous étions déjà habitués au danger quotidien et que nous savions bien manier la pelle et le pic, nous étions bien placés pour venir en aide à toutes ces victimes. Plusieurs équipes avaient été formées. Avec mon chef de poste, Charles Pannard, nous étions affectés au quartier Alsace-Lorraine, près de la gare de triage. Les cadavres étaient nombreux et un bon nombre en charpie. Lorsqu'on n'arrivait pas à les sortir, les mouches nous guidaient et, malheureusement, nous étions confrontés au pire », ajoute René Leick, confronté à ce genre d'horreurs cinq semaines durant. « Ce qu'il y avait de plus pénible qu'à la mine, c'était le ramassage des corps. »

René Leick se rappelle aussi quelques petites anecdotes, moins tragiques, comme cette "soufflante" passée par un bonhomme. « Comme à la mine, nous prenions notre casse-croûte vers 10 h, et nous avions observé une pause. Je trouve un livre de poésie et le bonhomme me dit : "Mais... vous n'êtes pas payé pour cela !" »
« Comme une autre fois, après le déjeuner, on passait le long de la gare, près d'un wagon rempli de feuilles de tabac. Nous sommes tombés sur un soldat polonais, mobilisé de force par les Allemands. Nous avons pu parler et lorsqu'il avait le dos tourné pour sa ronde, nous sommes repartis avec des musettes pleines de tabac. En quelque sorte, c'était notre pourboire. Mais il nous avait bien prévenu qu'au moment où il se retournerait, il serait néanmoins obligé de tirer à vue. »

« De toute façon, il y avait vraiment d'autres moyens pour couper les chemins de fer, » conclut René Leiçk, qui a travaillé vingt ans au fond de la mine avant de revenir à la surface, suite à une blessure, Il deviendra finalement agent de maîtrise, moniteur au centre d'apprentissage, et il fut même plusieurs fois proposé comme maître-mineur, sans succès. « Dans l'histoire, on oublie les femmes, puisque c'est bien elles qui nous lavaient les bleus... Ce ne fut pas rose tout le temps. »

Le Journal du Centre, 12 août 2004

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