Les cinq cités-bijoux de La Machine

Ils jurent qu'ils ne partiraient pour rien au monde. « Et pourquoi on bougerait ? On n'est pas bien ici ? ». Du doigt, ils montrent le pré d'en face. Des vaches y paissent, collées les unes aux autres. Cul contre cul, elles font tourner leurs queues en cadence. Un coup à gauche, un coup à droite. A portée de sabot, une marmotte, dressée sur ses pattes arrières, scrute les toits rouges et gris de La Machine alanguis sur la colline opposée. Quelques mètres plus loin, la route qui mène à la ville descend jusqu'à un minuscule vallon. On se croirait dans les Alpes. C'est vrai qu'ils sont biens les habitants de la cité Sainte-Eudoxie : maisons proprettes, fenêtres fleuries et jardins bichonnés.

Pauvre cité machinoise. La mine, cette ingrate, ne lui a rien laissé. A sa mort, en 1974, elle a même tout repris. Sa population, jeune et travailleuse ? Envolée sous des cieux plus généreux en emplois. Ses mineurs, durs au mal et solidaires ? Retraités avant l'âge, les poumons rongés par la silicose. Ses clubs sportifs et la fanfare qui faisaient sa fierté ? Ils vivotent en rêvant à leur grandeur passée. Mais dans un sursaut de générosité les remords peut-être, elle lui a légué cinq petits bijoux : les cités ouvrières.

Sainte-Eudoxie, Sainte-Marie, Minimes, Zagots et Gai-Séjour, les cités ont été construites de toute pièce au rythme de l'arrivée de la main d'œuvre venue travailler au fond des puits. Elles appartiennent aux propriétaires de la mine qui les mettent à la disposition de leurs employés.

La cité Sainte-MarieLa cité Sainte-Marie est la plus ancienne : une quarantaine de petites maisons identiques, alignées de part et d'autre de la chaussée. Bien sûr, une cuisine, une chambre ou deux, un grenier, un semblant de cave et un jardinet, ce n'est pas Versailles. Mais pour un mineur, au milieu du XIXème siècle, c'est déjà un luxe inespéré.

Les quatre autres cités machinoises seront construites plus ou moins sur le même plan. Mais un œil averti différenciera les solides maisons de Sainte-Eudoxie, de celles des Minimes, construites à la hâte pour accueillir les vagues d'immigrés de l'entre-deux guerres.

Pour Marie-Françoise Gribet, Machinoise et professeur à l'Institut français d'urbanisme, « Les cités ouvrières symbolisent la politique paternaliste des patrons des houillères : Les maisons individuelles permettaient de garantir l'hygiène, et surtout, de s'assurer la fidélité de la main-d'œuvre. Le travail était dur et dangereux, mais le logement gratuit fixait le mineur à La Machine. Tout était pensé, rationalisé. Ainsi, le jardin que cultivait le mineur une fois sa journée finie permettait de garder un mode de vie rural et devait l'occuper suffisamment pour le tenir éloigné des bistrots. La maison a rapidement fait partie du statut du mineur ».
« A coté du salaire direct, il y avait le salaire indirect dont le logement gratuit faisait partie, avec les soins ou l'éducation », explique Marie-Françoise Gribet.
A la fermeture des mines, les anciens employés se sont vu proposer de racheter leurs maisons. Une aubaine : leur prix était dérisoire. Réaménagées, et vidées d'une partie de leurs occupants, partis vivre ailleurs, leur valeur a quintuplé. Un signe, des Parisiens commencent à en faire leurs résidences secondaires.

Perchée sur sa colline, un peu à l'écart de la ville, Sainte-Eudoxie est la plus jolie des cités machinoises. Des petites maisons, toutes pareilles, mais toutes différentes. Des détails infimes les différencient les unes des autres. Surtout se démarquer du voisin. Là une barrière en fer forgé, ou des volets bleus. Ici, une verrière ou un garage. Mais partout, aux fenêtres, dans les jardins, autour des portes, accrochées aux murs, des fleurs.

Julienne et Monique se connaissent depuis toujours, elles sont nées là. Pour se parler, c'est pratique, elles n'ont qu'à passer la tête par la fenêtre. Julienne et Monique sont voisines. Elles se souviennent qu'au temps de la mine, on surnommait la cité « Fort Chabrol », pour ses « gars costauds », et son esprit frondeur. Les soirs d'été, on mettait les tables dans la rue et le père de Monique sortait son harmonica. « C'était familial, on se connaissait tous ... Une autre époque; où il n'y avait pas de télévision. »

Quand elles ont pu racheter leurs maisons, en 1974, elles se sont dépêchées d'installer des toilettes et une salle de bain. Les travaux d' agrandissement - une chambre ou un salon - ne sont venus qu'après. Un voisin, Charlie, passe la tête par dessus sa palissade, et approuve : « Sainte-Eudoxie a beaucoup changé avec toutes ces améliorations. Forcément, il y a moins d'enfants, mais on su garder la même solidarité qu'avant, au temps de la mine». Lui, a racheté le bout de gazon de l'autre côté de la rue. Il y a installé un terrain de pétanque, un barbecue et deux fauteuils. Un pour lui et un pour Madame. Au moment de dire aurevoir - Il a son jardin à s'occuper -, Charlie fait cette confidence : « La Machine a peut-être perdu son charbon, mais les Machinois y ont gagné les cités ».

(Article du JDC, 5 août 2000)

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