Plus de joyaux, pas de quoi être joyeux.

Derrière la main-courante toute de guingois, la piste joue aux montagnes russes. Quand il ne paraît pas totalement sous mauvaises herbes, l'anneau de graviersnoirs étale ses plaies et ses bosses.

Sur le côté, la piste d'élan, d'un beau rouge ocre, semble rescapée d'un bombardement. Elle monte, elle descend, avant de se jeter dans un sautoir d'où le sable a disparu. Au centre, le terrain de football est impraticable : toutes ces herbes folles empêcheraient le ballon de rouler. La buvette, aux volets rouillés, n'a pas vendu une canette de bière depuis longtemps.

Adossée à un talus sur lequel viennent pisser les chiens, la tribune finit de tomber en ruine : par endroit, les travées en béton ont explosé, laissant de larges trous. A l'entrée, une pancarte prévient : « Attention danger, stade en combustion ». Construit sur un étang comblé avec le schiste de la mine, le stade Marcel-Jandot s'affaisse lentement. Plus exactement, il brûle à petit feu, de l'intérieur. La faute à la réaction chimique provoquée par le mélange de l'eau de pluie et du schiste : la combustion.

On a tenté, en vain, d'éteindre l'incendie qui lui ronge les entrailles. Pour bien faire, il faudrait tout raser. La mésaventure du stade de La Machine pourrait être drôle, si elle ne résumait pas le destin de la plupart des sports machinois : du haut niveau aux profondeurs des tableaux...

Depuis que le charbon a cessé de l'alimenter, comme le stade, il se désagrège. Impossible d'y échapper : pour comprendre La Machine, on en revient toujours à la mine qui régentait tout, même les loisirs. Du pain et des jeux, Pour distraire les mineurs le dimanche, et éviter - On n'est jamais trop prudent - qu'ils n'aient le temps de parler politique, la direction des houillères crée en 1908 l'Union Fraternelle Machinoise (UFM). Après tout, la recette « du pain et des jeux » ne date pas d'hier.

Il y a d'abord la section de gymnastique, une vieille tradition machinoise. Pour sauter, tourner et virevolter, accroché à des agrès, il faut de la force et du courage. Ca tombe bien, les mineurs en ont à revendre. « On s'entraînait après la journée de travail à la mine. Quand je rentrais chez moi, j'étais tellement fatigué que ma cuillère de soupe montait difficilement jusqu'à ma bouche », se souvient Bernard Bouchelier, un des piliers de l'UFM.

La gymnastique donnera à La Machine un champion du monde de voltige et plusieurs titres départementaux. L'UFM, c'est aussi l'équipe de football qui, après la guerre, accède au championnat de France amateur et la section d'athlétisme dont est issue une championne de France de cross.

Mais avec la fermeture de la mine, les subventions chutent vertigineusement et les jeunes qui ont quitté la région, n'assurent plus la relève. L'UFM n'est plus que l'ombre d'elle même. Ses sections de gymnastique, de football et d'athlétisme végètent désormais dans l'anonymat des compétitions locales, rarement régionales.

Les clubs de football adverses ne montent plus à Machine la peur au ventre craignant d'avance la rudesse de joueurs habitués à souffrir au fond des puits. Les athlètes de Saint-Léger-des-Vignes ou de Nevers ne pénètrent plus sur le stade battus d'avance, impressionnés de s'être changés dans la salle des pendus, et gênés par la piste charbonneuse, grasse et lourde. « Le sport, c'était la fierté des Machinois, mais il ne représente plus rien. Qu'est-ce qu'il nous reste ? », s' interroge Bernard Bouchelier.

Le petit mineur de La Machine (Sur la photo : Colas, Boguet, Vincent, Coulon, Montaron, Bouchelier, Magda, Drazek, Lajeski, Mercks, Augard, Loriot, Jewiocz, Devaux). Les années où les sportifs n'étaient pas en forme, La Machine pouvait toujours compter sur sa fanfare. Mais l'Harmonie, vieille dame de 140 ans fait elle aussi pâle figure. Si la fermeture des puits lui a un porté un coup terrible, les bisbilles entre la mairie et les dirigeants de l'association pourraient bien l'achever. Après le récent départ de son chef de musique Philippe Michelot, la trentaine de musiciens se sentent bien seuls. Il leur reste les souvenirs Ceux du temps de la splendeur de l'Harmonie. « C'était le joyau de La Machine, encore plus que l'UFM », explique René Vingdiolet, son président. « Elle était dirigée par le directeur des houillères. Autant dire que l'Harmonie. était choyée. En échange de leur présence aux répétitions, les musiciens recevaient du charbon dé chauffage et pouvaient aménager leurs heures de travail. »

Comme dans toutes les villes minières, la centaine de membres de l'Harmonie formaient une élite où se mélangeaient mineurs et cadres. « On se voyait tout le temps. Forcément, ça créait des liens. La tradition voulait, par exemple, que, pour son mariage, un musicien invite toute la fanfare à manger le gigot », se souvient René Vingdiolet. Certains chuchotent pourtant que pour les déplacements de l'Harmonie, on affrétait deux cars : l'un réservé aux mineurs, l'autre pour « ceux du jour ».

Symbole officiel de l'unité de la ville autour de ses houillères, elle défilait pour toutes les fêtes locales. Et lorsqu'elle participait à des concours en Allemagne, en Suisse ou en Italie, C'est un peu de La Machine qu'elle emmenait dans ses bagages. Revenir au pays couvert de médailles permettait de faire la nique au reste de la Nièvre qui, une fois n'est pas coutume, ravalait son dédain pour la cité minière. Las ! Désormais, les morceaux joués par la fanfare sonnent comme des requiem. Messes en sol mineur pour une ville qui pleure la splendeur passée de ses clubs sportifs et de l'Harmonie. Ses joyaux disparus.

(Article du JDC, 4 août 2000)

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